Votre photo mérite un agrandissement

by admin

Votre photo mérite un agrandissement
à La Galerie Le Lieu de Lorient
19 JUIN – 2 AOÛT 2015

Que signifie une exposition de photographies populaires dans une galerie dédiée à la photographie contemporaine ? Depuis le mi- lieu du vingtième siècle, on a pu constater que des artistes conceptuels, des sociologues, des commissaires d’exposition et depuis une décennie, de nombreux photographes, portent un intérêt aux images vernaculaires. On peut citer l’ensemble Evidence (Preuve, 1977) des conceptuels Américains, longtemps boudés en France, Sultan & Mandel ; Erik Kessels, artiste, commissaire d’exposition et figure phare du magazine Useful Photography (Photographie utile, 2002), qui a publié plusieurs livres rassemblant ses images « collectées » ; Joachim Schmid, artiste, commissaire d’exposition et fondateur du Zur Wiederaufbereitung von Altfotos (L’Institut de restauration des photographies usées), dont on peut citer les livres du corpus Other People’s Photographs (photographies d’autres personnes, 2008-2011). Tous utilisent des photographies « trouvées » ou « collectées ». Par un jeu de sélection et d’association, ils présentent des usages et des habitudes photographiques en rassemblant des instantanés anciens et actuels sur un même thème. En somme, ils les déplacent afin d’en proposer une nouvelle lecture. On les situe dans une démarche que l’on nomme « appropria- tionniste », c’est-à-dire qu’ils s’emparent d’images existantes qui sont alors le soutien visuel d’un nouveau discours, à mille lieues des intentions des photographes initiaux. Ils sont les seconds auteurs de ces photographies (re) trouvées. La photographie n’est, dès lors, plus représentation mais re-présentation (présentée à nouveau). On peut aussi rappeler qu’en 1965, le sociologue Pierre Bour- dieu avait mis en évidence la place de la photographie dans la culture populaire dans son Essai sur les usages sociaux de la pho- tographie – Un art moyen (1965). Mais le plus saisissant, dans sa visée prospective, remonte à 1944, lorsque Willard Morgan, alors directeur du département de la photographie au Museum of Modern Art de New York, organise une exposition intitulée « The Ame- rican Snapshot » (L’instantané américain) afin d’éclairer les caractéristiques esthétiques de la photo de famille en tant que genre et phénomène social. L’exposition fut d’ailleurs controversée.
En outre, depuis l’invention de la photographie, on estime que 350 milliards de clichés ont été produit. La plupart sans intention artistique. Il paraît donc crucial, quand on est auteur, professionnel de l’art et de l’image, spectateur, citoyen, d’envisager l’image dans sa globalité et non dans le seul champ d’une pratique. C’est ainsi qu’on développe un esprit critique à son égard. Car l’image n’est pas seulement une partie du quotidien, mais est le quotidien de la plupart d’entre nous. Dans ce cadre, la vision que nous nous faisons du monde se construit autant par les images que nous produisons que par celles que nous recevons. Elles sont, dans une certaine mesure, à notre image. Cependant, il serait erroné de lire uniquement les photographies de famille comme des supports documentaires. En effet, la photographie décontextualisée peine toujours à documenter de façon fidèle un événement : privée de son sens initial, le « document photo » n’est plus qu’une énigme. Dans son livre « Snapshot Versions of Life » publié en 1987, l’an- thropologue Richard Chalfen met en garde contre une lecture trop nostalgique des images de famille. Il explique qu’au sein d’une société matérialiste, la plupart de ces images sont codifiées (notamment sous l’injonction des fabricants d’appareils, des publici- taires), puis « mixées et utilisées pour reconstituer une vue schématisée de ce que l’on aime […], la redondance que l’on observe dans cette imagerie peut être interprétée comme une réaffirmation de valeurs culturellement structurées ». Enfin, il ne faut pas perdre de vue que la photographie de famille ne montre pas tout. Dans un rapport d’inclusion et d’exclusion, on notera l’absence des photographies de divorce, d’échec à l’examen, du premier séjour à l’hôpital de l’enfant : l’album de famille est donc une histoire à trous ! Il n’en reste pas moins un récit, celui d’une histoire familiale mise en scène au sein du foyer.
Certains albums commencent à la naissance d’un enfant et leur seront exclusivement consacrés, comme une biographie menée du point de vue du parent. Mais que racontent vraiment ces images intimes? Pourquoi les réalise-t-on? La plupart du temps, il ne s’agit pas de faire une « jolie photo » mais de décrire une situation. On fixe les espaces et les sujets, c’est une démarche à valeur patrimoniale. Est-ce alors un simple support de mémoire ? L’objectif semble être de permettre à la famille de se réunir autour de ces livres d’images et de se re-raconter les histoires à partir de ces situations : les images sont alors des amorces à la narration, aux légendes, aux mythes familiaux en même temps qu’elles attestent des instants à retenir. Mais il s’agit avant tout de la construction d’une image sociale et communicationnelle (image de la réussite à travers des portraits en compagnie de certains biens acquis par exemple). On notera à ce titre, qu’à la mort des aïeuls, les autres membres de la famille se débarrassent souvent de l’objet ou le dépiautent afin d’alimenter leur propre album de famille, leur propre version et biographie, leur propre mythe.
Des structures et des espaces d’exposition ont été créés ces dix dernières années afin de conserver et diffuser des albums de famille collectés. C’est de cas de la Conserverie de Metz, que nous invitons en ce moment. Elle est le Centre National de l’Album de
Famille, fondé et dirigé par la photographe Anne Delrez en 2008. La Conserverie est un lieu d’archive qui met un point d’honneur à sauvegarder les albums sans en prélever les images (elle les conserve et les numérise). Elle respecte l’intégrité de l’objet et l’as- sociation des images qui y résident. Régulièrement, elle organise aussi des appels à collecte afin de constituer une « collection » thématique en vue d’expositions. Les images se déplacent et forment de nouveaux ensembles. Il faut noter que les participants aux collectes contribuent souvent à celles qui suivent. Il y a donc une dynamique collective, voire communautaire. C’est le cas de la plupart des ensembles de « Votre photo mérite un agrandissement » présenté au Lieu cet été. On peut distinguer cinq chapitres :
Charles et Gabrielle, (les seules images originales) le grand-oncle et la grand-tante d’Anne Delrez. Elle dit à ce sujet : ils « se sont rencontrés tard, n’ont pas eu d’enfant, n’avaient guère plus d’amis. Ils travaillaient dans la fonction publique à Paris et partaient en vacances à Pâques et en été un peu partout à l’Ouest. Avant la mort de Charles (Gabrielle est morte, il y a longtemps), personne n’avait vu ces images. Avant la mort de Charles, il n’y avait pas d’album de famille. » Se tenir, est issu d’un appel à collecte spé- cialement lancé à l’occasion du projet d’exposition à la Galerie Le Lieu. On y voit des personnes photographiées se donner une contenance en saisissant un objet, une branche. La photographie de portefeuille, nous montre une sélection d’images scénogra- phiées par Anne Delrez. Entre intime et extime, la photographie de portefeuille est celle qui a circulé avec son propriétaire, celle qu’il a partagée ou regardée solitairement. Moi aussi, j’y étais, nous ramène à la présence du photographe trahi par son ombre ; er- reur et signature. Enfin, La pratique de la marche en avant, est composé de photographies à propos desquelles Anne Delrez nous dit « dans un album de photographies de familles, ces images sont faciles à reconnaître. […] Elles sont réalisées par des photographes professionnels. Des photographes de rue, ceux qui vous interpellent pour que vous achetiez l’image d’un « vous » élancer vers lui.»
La plupart de ces chapitres fonctionnent sur le phénomène de répétition. Ils soulignent la dimension collective de certains usages liés à la photographie populaire. Ce qui prime dans l’intention de la Conserverie, ce sont les questions liées au couple photographe(s)/modèle(s). Qui sont-ils ? Quelle relation ont-ils ? Et quel rapport le propriétaire initial des images entretient-il avec « l’objet photographique»? Il faut enfin rappeler que les pratiques populaires ne sont pas immobiles et qu’elles se déplacent no- tamment au gré des innovations technologiques et du passage des générations.

Emmanuel Madec Pour la Galerie Le Lieu

L' entrée

L’ entrée

Moi aussi, j'y étais

Moi aussi, j’y étais

La photographie du portefeuille et La pratique de la marche en avant

La photographie du portefeuille et La pratique de la marche en avant

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La photographie du portefeuille

La photographie du portefeuille

Charles et Gabrielle, photographes de leurs vacances

Charles et Gabrielle, photographes de leurs vacances

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Se tenir

Se tenir

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Les expositions du Fonds iconographiques par Anne Delrez, Votre photo mérite un agrandissement, Galerie Le Lieu, Lorient, 2015 No Comments »